Ceci est le récit d’un voyageur phénicien en Mésopotamie, région du Moyen-Orient situé dans l’actuel Irak, entre les fleuves sacrés que sont le Tigre et l’Euphrate. Les textes écrit en cunéiformes ont été retrouvés lors des fouilles archéologiques organisées en 1935 par la Deutsche Orient-Gesellschaft (DOG) dont le directeur des recherches était Rodolph Kaldimann, sur des tablettes d’argile prés de la grande bibliothèque de Ninive construite par Sargon II à la fin du VIIIéme siècle av. JC.
Chapitre 6
Cinza quitta ensuite les villageois et alla se rafraîchir les idées dans une de ces tavernes sombres et sinistres. Ces endroits sentaient parfois de lourdes odeurs d’huile, d’alcool, de parfum et de sueur. Il s’assieds à une table et fut servis par une femme, pas très délicate mais fort charmante, vêtue d’une sorte de robe claire laissant apparaître ses épaules et d’un tablier fort sale. Ses yeux verts étaient finement entourés de poudre colorée, ce qui lui donnait un délicieux éclat au visage. De nombreuses femmes tenaient des tavernes. Le gouvernement du Roi faisait attention à ne pas laisser des complots s’organiser dans ces murs. La taverne était avant tout un lieu social où se retrouvaient toutes sortes de personnes.
Après avoir déguster son poisson grillé, quelques pistaches et quelques dattes, une fraîche boisson fermentée à base d’orge, il fut rassasié. Puis, il décida de se mettre en route vers le chantier qu’on lui avait parlé. Il sortit de Ninive et alla vers le Sud de la ville, vers un petit village appelé Yarimja, monté sur son dromadaire quand les chemins le permettaient. Il dût payer une taxe pour sortir de la ville. Il s’imaginait sûrement qu’en prononçant sa région natale, il serait recruter facilement, mais en arrivant sur le chantier, il vit des centaines d’hommes s’activaient nerveusement sur la construction de deux ou trois navires. Le chantier se situait sur le Tigre, sur une longueur immense d’au moins un quart de lieue, en comptant les quelques d’entrepôts abritant matériaux, ouvriers et ingénieurs.
Le bois n’était pas la ressource la plus abondante dans cette partie de l’Assyrie, c’est pourquoi Cinza avait entendu un peu plus que les autres parler de cette région, car son père vendait fort bien son bois de cèdre dans les grandes villes assyriennes. Souvent, la vente de bois proprement dite n’avait pas lieu car les troupes assyriennes se saisissaient sous forme de tribut des troncs de bois qu’ils faisaient transporter ensuite par voies maritimes à travers les nombreux canaux qui reliaient la côte méditerranéennes et les villes assyriennes.
Quelques années plus tôt, les tyriens ou les sidoniens fabriquaient eux-mêmes leurs bateaux sur les côtes de la Méditerranée, et ces derniers étaient halés par des hommes et des femmes pour rejoindre les bords de l’Euphrate ou du Tigre. Ces manœuvres étaient longues et périlleuses. Des centaines de personnes sont mortes de faim ou de fatigue le long des rivières et des canaux. Aujourd’hui, les peuples tyriens ou sidoniens, devenu soumis à l’empire assyrien, étaient déportés de force vers l’Assyrie pour construire sur place les bateaux. Les caravanes commerciales habitués des dangers du désert n’avaient qu’à importer le plus rapidement possible le précieux bois. Ainsi avait-on vu fleurir des chantiers maritimes sur les bords des villes de Ninive et des autres villes assyriennes comme Assour ou Kalhu.
La plupart des bateaux construits étaient destinés à commercer soit vers le Sud, vers la Babylonie, soit vers le Nord, vers les Hurrites. De nombreuses marchandises circulaient plus rapidement. Le marché des métaux s’en voyait perturbé par les marchandises qui arrivaient plus vite.
Il s’approcha du chantier, cherchant un homme digne de lui proposer un travail. Il se dirigea vers un entrepôt qui semblait contenir des offices, sûrement celles des ingénieurs. Il entra dans l’une d’entre elles. Il fut accueilli par un homme grand et barbu au regard cynique. Ce dernier était assis sur un tronc de bois de palmier lui servant de chaise et triait semble t’il des tablettes en argile soigneusement écrites en cunéiformes et rangeait promptement ces outils. Cet homme avait l’air fort occupé mais Cinza lui dit :
- Je me prénomme Cinza, je viens de Tyr, dans le Levant, et je souhaite travailler dans ce chantier, je maîtrise toutes les techniques du bois, pour les objets sculptés ou autres.
L’homme ne fit pas trop attention à lui, préférant ranger son office. Cinza réitéra sa première approche et lui répéta qui il était. Mais l‘homme le regarda et lui lança un regard lui signifiant qu’il n’avait pas le temps à lui consacrer, qu’il avait mieux à faire, qu’il y avait des centaines d’ouvriers sur le chantier et qu’il n’avait besoin de personne, et surtout pas de lui.
Soudain, la porte d’entrée, par laquelle Cinza était entré, s’ouvrit et surgit trois hommes dont le premier était beaucoup mieux habillés que les deux autres derrière lui. La posture de cet homme, sûrement important au sein du pouvoir, impressionnait le jeune Cinza. Sa tunique de tissu rouge aux bordures de plusieurs couleurs sombres montrait son importance.
- Où sont les plans ! » affirma t’il d’un ton sec.
- Ils sont ici Général Bêl-Ishnagash ! lui répondit l’homme qui n’avait pas porté intérêt à Cinza.
Cinza se demanda de quel plan l’homme parlait. Il devait s’agir d’un bateau qui allait être construit. Cinza avait peut-être une chance de travailler sur ce chantier.
L’homme donna les plans au Général qui s’empressa de les donner à un autre homme qui était derrière lui et de les cacher.
- Et lui, qui est-ce ? demanda le Général Bêl-Ishnagash.
Cinza s’empressa se s’approcher devant le Général et de lui tendre la main pour la lui serrer. Cinza voyait en ce geste un signe de paix et de respect. Le Général lui serra la main.
- Je me présente, je suis Cinza, je viens de Tyr dans le Levant…
- Vous venez du Levant ? le coupa le Général.
- Absolument ! lui répondit Cinza.
- Vous savez construire des bateaux mieux que le commun des mortels ? lui demanda le Général.
- Absolument, Général ! Je suis plus spécialisé dans la sculpture d’objets en bois de cèdre, mais je puis construire aisément des bateaux.
L’homme du bureau qui n’avait prêter attention à Cinza s’approcha du Général et lui dit qu’il était en train d’effectuer son recrutement lorsque le Général Bêl-Isnagash. Cinza remarqua la mauvaise foi de ce dernier car celui-ci n’avait pas prêté la moindre attention à Cinza. Il voyait bien l’hypocrisie avec la hiérarchie qu’il devait entreprendre pour avoir l’espoir de travailler sur ce chantier. Le Général demanda à Cinza s’il était prêt à construire le plus beau et le plus grand des bateaux. Cinza fut agréablement surpris et accepta l’offre.
- Je suis le Général Bêl-Isnagash, je suis le chef des armées maritimes de Ninive et du peuple assyrien ! J’ai une proposition à vous faire. Mais avant, je dois vous montrer quelque chose.
Les trois hommes et Cinza sortirent de l’entrepôt et montèrent sur un char à quatre places. Le convoi se mit en route d’un autre entrepôt sur un terrain vague en retrait du chantier maritime. A l’intérieur, une dizaine de jeunes assyriens travaillaient sur des plaquettes d’argile représentant des plans et des instructions. Ils étaient complètement concentrés sur leur travail.
Ils arrivèrent à une salle où au fond, sur le mur principal, un plan gigantesque était accroché. Le plan devait certainement être précieux car celui-ci était dessiné sur une large bande de papyrus, et le peuple assyrien avait acheté ce papier à leurs ennemies égyptiens, car le papyrus ne poussait pas en Assyrie. Le plan d’un bateau était inscrit sur ce papyrus. Le dessin d’un homme a coté du bateau laissait imaginer la grandeur de ce bateau qui devait mesurer au moins six cents coudées (trois cents mètres). Le chantier se devait d’être énorme et coûteux et devait sûrement s’effectuer sur les ordres d’un très riche dignitaire, voire du Roi lui-même. Le plan présentait de nombreux détails, mais Cinza eut du mal à distinguer s’il s’agissait d’un bateau de guerre ou de commerce. La forme du bateau pouvait laisser supposer qu’il serait destiné à faire la guerre. Mais contre qui et pourquoi ? Le Roi Sargon II, de par son autorité, avait su calmer les élans de rebellions de la part des autres peuples, principalement le peuple babylonien, mais la menace était toujours présente. Le Roi le savait et il mettait tout en œuvre pour éviter les Cités Etats de se rebeller contre les troupes assyriennes et le gouverneur en place. Dans tous les cas, Cinza n’avait jamais vu un bateau aussi grand et aussi puissant, même lui qui venait de Tyr, ville portuaire du Levant très développé au niveau maritime. Même si son peuple faisait beaucoup de commerce à travers la Méditerranée, ce bateau en projet n’était certainement pas fait pour faire du commerce avec Babylone et ce chien de Mérodach-Baladan II qui avait fui devant le Roi assyrien qui s’était venger en mettant à sac sa ville natale de Dur-Yakin. Il l’avait bien mérité, mais seulement, Mérodach-Baladan II ne rêvait que de vengeance sur le Roi en place en Babylone et plus du Roi de toute l’Assyrie.
- Je suis le Général qui aura en charge les troupes assyriennes qui voyageront sur ce bateau vers leurs nombreuses et prochaines conquêtes. C’est un projet immense auquel le peuple assyrien va contribuer. Nous avons de multiples équipes qui vont se relayer pour construire ce bateau, ici, à Ninive, lui affirma le Général Bêl-Ishnagash.
Cinza comprit aussitôt que cette machine de guerre pourrait facilement décimés de nombreux villages sur les rives ennemies, y compris les réseaux de canaux qui permettent l’irrigation pour l’agriculture dans cette région fertile. Cinza et son esprit sage se mit à réfléchir. Il devait travailler s’il voulait survivre, mais le fait de construire un objet qui permettrait de tuer d’autres hommes comme lui, le fit frissonner.
- Combien mesure le bateau ? demanda Cinza afin de lui laisser un peu plus de temps pour réfléchir.
- Officiellement, le bateau devrait mesurer deux cents coudées (une coudée valant 49,5cm), mais ça c’est le chiffre pour le gouvernement, pour ne pas leur faire peur, mon projet est de porter la taille à trois cents voire quatre cents coudées. Ce bateau sera le plus grand de tout l’Empire, et tout en bois de cèdre. Faites moi confiance, ce projet mérite que l’on y participe, c’est une aventure formidable !
Cinza resta abasourdi par les chiffres et la taille de ce bateau. Ce projet paraissait irréalisable. Le Général lui demanda ce qu’il faisait à Tyr et quel était son salaire. Cinza lui répondit qu’il travailler le bois de cèdre justement, et qu’il savait fabriquer des objets sculptés. Il lui expliqua qu’il avait appris son travail chez un vieil homme, un ami de son père qui lui-même faisait pousser du bois de cèdre près de Tyr. Le Général se réjouis d’entendre que Cinza savait sculpter le bois, car il lui manquait un ouvrier pour son équipe de sculpteurs.
- J’ai une proposition à te faire, et tu seras payé quatre fois plus. Mais avant de t’en dire plus, tu dois me promettre quelque chose, lui dit le Général.
- J’espère que ce n’est pas quelque chose de déshonorant, répondit Cinza en voyant la mine mystérieuse du Général.
Bêl-Ishnagash lui expliqua qu’il devait impérativement garder le secret pour lui. Jamais il ne devra révéler les chiffres, les mesures. Il ne devra le raconter à personne. C’était là un secret immense que l’on pouvait difficilement cacher. C’était un secret très lourd à supporter et le général lui dit de bien réfléchir avant de taper dans sa main.
Un homme arriva, vêtue d’un simple pagne blanc et tendit une plaquette d’argile au Général, qui la montra à Cinza. L’homme, probablement un scribe, écrivit son nom et les quelques informations le décrivant afin de mieux le reconnaître, ainsi que de promettre qu’il garderait le secret pour lui, ce que Cinza fit.
Le travail pour lui commença le lendemain. Le chantier devait compter des centaines d’ouvriers, de menuisiers, de sculpteurs, de charpentiers, ainsi que des maîtres qui faisaient exécuter les ordres. La construction devait être rapide car le projet était attendu dans trois mois. Après la construction de l’armature par tous les ouvriers du chantier dont Cinza, ce dernier fut affecté à l’équipe de sculpteurs. Il devait réaliser avec les autres ouvriers la sculpture qui sera placé à la poupe du bateau. D’après les plans, celle-ci devait mesurer presque vingt coudées et devait forcément impressionner l’ennemi. Cette sculpture devait représenter le buste immense d’un lion en honneur du Roi Sargon II, avec des dents féroces et une longue crinière. Au début, les ouvriers se parlaient fort peu entre eux, sans doute à cause du secret. Cinza se dit alors qu’il ne pourrait tous les connaître, ni même tous leur parler. Il savait très bien que même si le secret n’était pas prononcé par un des ouvriers, la population allait voir le travail au fur et à mesure, si bien que le secret n’était véritablement pas un secret. Ils devaient probablement garder le secret vis-à-vis des ennemis babyloniens qui affronteraient le bateau. Ils construisaient un bateau de guerre et tout le monde pourrait le voir. Le général avait dû dire cela pour convaincre un peu plus les meilleurs ouvriers à la réalisation de leurs tâches. Tous étaient présents pour ce chantier uniquement pour le salaire exceptionnel qui était donné, mais la plupart pensaient que ce bateau ne pourrait jamais être construit, vu la grandeur envisagée. Ils pensaient que cela était une folie au dessus des forces humaines. Ni la force, ni l’âme humaine n’y pouvaient rien, puisque le Roi avait souhaité la construction de ce bateau et que ce souhait était un présage des Dieux, qui avaient ordonner le Roi, simplement à agrandir les frontières de l’empire. Comme le rôle du Roi était institué et approuvé par les Dieux, celui-ci n’avait peur de rien et s’était lancé dans les pires massacres de populations soumises. Les mutilations et les tueries avaient engendrés dans ces populations une forte rancœur et un esprit de vengeance, qui ainsi ne laisser présager rien de bon pour l’empire assyrien.
Les grandes constructions de monuments dans tout l’empire étaient aussi dictées par les Dieux. Pourtant il était déjà très difficile de construire d’énormes temples, tels des ziggourats, qui atteignait parfois plus de cent coudées de haut, mais de là à construire des bateaux de guerre de deux cents coudées, cela était un problème énorme, tout simplement parce qu’il fallait que le bateau flotte. Cinza se demanda pour quelles raisons, des milliers d’ouvriers construisaient t’ils un bateau aussi gigantesque. Quelles seraient les conséquences de ce travail ? Qui les armées assyriennes allaient-elles attaqués ?
Sur le chantier, le bois de cèdre arrivait par convoi complètement démesuré. Des dizaines de troncs étaient jonchées le long de la rive, prêts à être découpés et taillés.
La population avoisinante commençait à venir à coté du chantier voir ce qu’il se passait. La plupart s’interrogeaient sur l’utilité d’une construction comme celle-ci. Ils ne songeaient pas que leurs impôts servaient aussi à payer les charges de cette construction. De nombreuses personnes assignés par le gouvernement avait fait le tour des villes et villages de l’empire pour amasser fortune et biens précieux qui serviraient à payer la construction. Celui qui n’approuvait pas la construction et ne voulait pas payer pour ça se voyaient punis par les gardes des villages. Certains plus réticents étaient envoyés directement en prison loin des siens. Une parole trop forte était mal perçu par les gouvernants. Celui qui critiquait e pouvoir du Roi et des Dieu, ils étaient rares, subissaient les conséquences de leurs gestes. Les gardes les insultaient et leur faisaient subir de multiples humiliations voire de mutilations. On leur coupait les mains ou les pieds pour leur insolence envers le Roi. On ne critiquait et on ne jugé pas les gestes u Roi. On portait ainsi blasphème envers les Dieux qui nous protégeait. Le Roi et ses gouvernants insufflaient au peuple de longs discours afin de les porter vers le droit chemin. Pour les protéger des ennemies qu’ils voyaient rarement dans leurs villes justement si bien protégées, le Roi avait l’aisance dans sa bouche pour convaincre les populations. On travaillait donc pour le Roi et pour les Dieux. Ils en étaient ainsi.
Quand Cinza arrivait sur le chantier le matin, il voyait les ouvriers comme de minuscules insectes sur les piliers et les poutres. Cinza dut arrêter quelques jours son travail de sculpture pour aider à colmater les trous existants dans le fond du bateau. Les ouvriers se servaient d’une sorte de liquide très épais, noir et huileux. On appelait cette matière visqueuse, du bitume, qui était typique de cette région car des écoulements se propageaient sur le sol par endroits pour formaient des mares noires qui gâchaient fort le paysage verdoyant et sablonneux des bords du rivages. Ce bitume, en séchant, était très utile pour colmater les bateaux. Dans le Sud de la Babylonie, les hommes l’utilisaient pour leur goufah, ce genre d’embarcation en roseaux qui leur permettaient de traverser les marais.
Cinza remarqua par la suite qu’une grande partie des ouvriers étaient des étrangers, exilés de force par le Roi en guise de tribut ou bien venu de leur propre volonté pour travailler. On avait promis à ces hommes du travail payé et qu’ils pourraient ensuite installer leurs familles près d’eux. Certains avaient été persuadés par des promesses de fortune, ou bien que le peuple assyrien apportait prospérité à tous ces habitants. Ces hommes étaient donc tous arrivaient de divers horizons, ils étaient logés dans des cabanons non loin du chantier, certes à l’abri des regards des habitants de Ninive, et vivaient dans des petits pièces parfois dormant les uns sur les autres, n’aillant que très peu d’accès à l’eau, leur nourriture ressemblait à celle que l’on donnait aux chevaux. Ces animaux aussi étaient venus des montagnes très loin vers l’Est, mais ne subissaient pas le même sort que ces ouvriers. Les chevaux étaient très rares en Assyrie, si bien que ceux-ci étaient chéris et bien traités, car ils servaient pour l’agriculture mais aussi pour l’armée. Ils avaient déjà fait leurs preuves sur des combats. L’armée assyrienne était le plus souvent victorieuse grâce à ses chevaux, accrochés à des chars, transportant archers et guerriers. Cinza avait décidé lui aussi de vivre parmi les autres ouvriers. Le logement n’était pas retenu sur leurs salaires, mais Cinza savait pourquoi. Ce qu’il vit n’était que pauvreté, saleté et ennui. Il vivait avec douze autres personnes dans une petite pièce où s’amoncelait la poussière, habits de fortune, crachats des uns et vomis des autres, dans une insalubrité les plus atroces. Lui n’avait jamais connus ça à Tyr. Son père avait connus cette situation quand il avait été fait prisonnier par les armées de Jérusalem. Depuis, il vendait son bois de cèdre aux marchands de Jérusalem, le commerce avait pris le dessus sur la guerre et les affaires prospéraient. Son père avait fait le souhait que ses enfants et sa famille ne connaissent pas ce sort et avait fondé grâce à son travail, un domaine prospère. Son père n’était pas le plus riche de Tyr, mais cela suffisait à faire vivre toute sa famille, à donner du travail à tous ces frères et sœurs, ses oncles et tantes, à tous ses enfants et ses petits-enfants pendant encore longtemps, en espérant que les guerres ne détruiraient pas ses plantations.
Malgré le fait que Cinza grandit dans une atmosphère privilégié, cela ne lui avait pas empêcher de vouloir vivre sa propre aventure, la conquête de soi-même, de connaître ses limites, ses forces et de se construire soi-même un domaine comme son père l’avait fait. Certains de ses amis à Tyr, parfois de famille aisée, n’avaient pas du tout cherché à se construire soi-même, ils avaient pris la succession de leurs pères dans leur travail. Depuis la naissance, ils avaient été initiés à accueillir un héritage. Pourquoi Cinza devait il lutter contre son destin ? Un jour, un de ses amis lui dit que cela ne servait à rien de s’instruire pour connaître des choses inutiles sur le monde, car de toutes les façons, il prendrait la relève de son père et vivrait de la même façon que son père. Cinza n’était pas du tout de cet avis, c’est pourquoi il était rarement pris au sérieux quand il énonçait des choses que personne ne connaissait. Cela était sa force, le fait de s’instruire pour lui-même, pour comprendre les choses, cela le rendait plus tolérant envers les autres. Il visitait souvent les bibliothèques des palais, car il voulait s’élever plus haut que la simplicité de l’esprit de ses amis. C’était aussi peut-être pour toutes ses raisons, que Cinza était parti de sa terre natal, pour faire face à son destin, car pour lui, l‘histoire n’était pas écrite sur une tablette d’argile. Alors il s’était retrouvé sur ce chantier parmi les hommes à qui on ne prête aucune attention, des hommes qui vivent avec rien pour rien. Le style de vie de ses hommes ne leur imposait aucun besoin. Leur salaire ne leur permettait pas de vivre ailleurs, ils étaient quasiment condamnés à travailler durement pour construire les plus beaux palais ou les plus beaux bateaux pour trop peu de récompenses. Car plus tard, Cinza appris que rares étaient les ouvriers à avoir obtenu un salaire comme le sien. La plupart étaient payés bien moins que Cinza. Son coté privilégié se ressentait à nouveau.
Le travail était dangereux, il risquait de perdre un doigt, une main, un œil, une jambe. Certains avaient subit de lourdes chutes sur le chantier. Leur vie était ainsi gâchés, certains étaient renvoyés vers leur pays natal, car ils n’étaient plus un danger pour l’empire et qu’ils ne servaient à rien pour l’empire, si bien qu’il retournait de force dans leurs villages d’origine où ils étaient perçus une nouvelle fois comme des étrangers, ils se faisaient le plus souvent lapidés à mort, ou étaient chassés des villages et mouraient de faim dans le désert, car ne servant à rien pour les villageois.
Le travail était dur, les odeurs nauséabondes du bitume avaient déjà fait partir plusieurs ouvriers pour cause de maladie. Cinza ne se plaignait pas. Il ne se plaignait jamais, car il savait qu’il travaillait, qu’il pouvait acheter à manger et que d’autres ailleurs n’avaient pas la même chance que lui et subissaient les pires calomnies, des famines voire des guerres. Il achetait parfois de la nourriture pour les plus faibles qui étaient moins payés. Il offrait ses services quelque fois à l’office qui s’occupait des malades. Il donnait de son temps et de sa personne pur ceux qui en avaient besoin. Il aimait partager des émotions avec d’autres hommes ou d’autres femmes. Il ressentait chez les autres ouvriers un genre de fatalité de désespoir. Ils se contentaient de vivre au jour le jour, sans espérer d’un avenir plus glorieux.
Un jour, un banquet fut organisé pour remercier les ouvriers. La construction du bateau avançait, si bien que les découragements du début se transformaient peu à peu en joie, en frénésie pour ce projet. L’enthousiasme était bien présent. Comme pour la construction d’un palais, les ouvriers savaient qu’ils construisaient une chose grandiose, mais qu’ils ne pourraient jamais en profiter.
Le chantier était entré dans le paysage et les gens commençaient à avoir l’habitude de le voir, si bien que plus personne ne venait au chantier, pour admirer le travail des ouvriers et la réussite des ingénieurs. Tout le monde observait le travail devant leurs maisons. Le bateau était aussi grand qu’un temple, aussi haut qu’une ziggourat. L’Homme pouvait donc construire des monuments ou des œuvres grandioses dépassant sans cesse ses limites. Pour la gloire du Roi, pour prouver son pouvoir et son immensité à travers l’Empire, l’Homme devait se surpasser par delà les obstacles. Le Roi devait conquérir les ennemies infidèles pour étendre sa pensée et celle des Dieux.
Deux mois s’était écoulés. Les maîtres avaient remarqué la qualité de travail de Cinza, si bien qu’il fut promu à une tâche moins dégradante. A son tour, ils devaient dirigés les ouvriers de son équipe, leur expliquer les techniques pour sculpter, tailler et travailler le bois. Un jour, un de ses maîtres lui donna un bâton fin, flexible et fort maniable, une sorte de fouet pour punir les ouvriers. Cinza reconnut le fouet pour en avoir pris quelques coups dans le dos et comprit que sa tâche à présent impliquait de frapper les ouvriers avec ce fouet pour leur faire comprendre que c’était lui le maître maintenant. Les premiers jours, Cinza ne s’en servit pas. Il ne voyait pas l’intérêt de punir les ouvriers pour leur mauvais travail. Pour lui, il suffisait simplement de leur expliquer afin que ceux-ci comprennent mieux le travail à effectuer. Il ne se voyait pas du tout en train de frapper des anciens amis ouvriers. La punition n’était pas forcément la réponse à tous les maux du monde. Ses maîtres le forcèrent à l’utiliser en lui disant que dorénavant, il avait le pouvoir de frapper les autres ouvriers. Cinza se défendit en leur disant que même s’il avait le pouvoir de punir à mort un ouvrier, il ne le ferait point. Cinza se dit que c’était dans ces circonstances que tous les bourreaux naissaient, on leur avait donnés le pouvoir de punir sans états d’âmes. Les hommes soumis perdent facilement la raison à partir du moment où on leur donne le droit de tuer ou de fouetter. Les hommes soumis n’attendent que ça, de pouvoir se venger sur autrui, de se défouler sans être punis soi même. Cinza ne supportait pas ces pratiques barbares. Il abandonna l’idée d’utiliser ce fouet et ses maîtres ne lui en tinrent pas rigueur, pourvu que le travail fût fait dans les temps.
Le bateau devenait de plus en plus imposant. Il avait été conçu afin de permettre à environ deux cents rameurs de pouvoir s’installer à l’intérieur. Une immense voile de lin d’Egypte avait été tissée en cas de vents propices afin de porter le bateau sur les flots du Tigre. Babylone était en aval du fleuve ce qui permettait de parcourir la distance plus rapidement grâce aux voiles et au courant favorable. Cinza dût s’occuper avec son équipe des dernières sculptures qui devaient être posé dans les parties réservées au commandement du bateau.
Quatre mois étaient passés, la construction avait pris du retard, sans doute à cause de Cinza qui n’avait pas donné assez de coups de fouet, mais un jour, le bateau était enfin fini. Il s’imposait dans le paysage comme une immense construction en bois. Nous arrivions bientôt à la fin des grandes chaleurs, si bien que le bateau devait être inaugurées en même temps que le palais de Dour-Sharroukên construit par le Roi Sargon II à Khorsabad à quelques lieues de Ninive. Le bateau devait remonter le fleuve jusqu’au port de Ninive puis longeait l’affluent Khosr jusqu’aux rives du palais. La fête devait être grandiose afin de marquer pour l’Histoire la supériorité du Roi Sargon II.
Quant aux ouvriers, quand les travaux seront finis, ils ne serviront plus à rien, et les gardes les amèneront sur un autre chantier, parfois dans une autre ville et ils seraient logés de la même façon. Ils arrivaient comme ça par dizaines tous les jours dans la ville de Ninive venus chercher fortune et pouvoir. Ils finissaient à vivre dans un désespoir inimaginable. La vie est un renouvellement éternel.
Même si l’esprit de l’homme se développe en créant et en inventant de nombreuses choses, pour servir sa conquête, la nature profonde de l’Homme qui détruit l’Homme, reste la même au fil des temps.