Ceci est le récit d’un voyageur phénicien en Mésopotamie, région du Moyen-Orient situé dans l’actuel Irak, entre les fleuves sacrés que sont le Tigre et l’Euphrate. Les textes écrit en cunéiformes ont été retrouvés lors des fouilles archéologiques organisées en 1935 par la Deutsche Orient-Gesellschaft (DOG) dont le directeur des recherches était Rodolph Kaldimann, sur des tablettes d’argile prés de la grande bibliothèque de Ninive construite par Sargon II à la fin du VIIIéme siècle av. JC.
Chapitre 5
Ils sortirent promptement de la taverne sans se dire un mot et se séparèrent d’un adieu qui signifia à Cinza que même si leurs divergences d’idées demeureraient, ils pouvaient compter l’un sur l’autre en cas de besoin.
Cinza décida de retourner prés du fleuve car la présence du chantier naval sur les rives que lui avait indiqué Bethsean pouvait peut-être l’intéressé.
Il se remit ainsi en route avec son dromadaire. Il traversa la plaine fertile le long de la rivière Khosr qui reliait Doûr-Sharrouken à Ninive. Les grands travaux d’irrigation ordonnés par le Roi avaient apportés à toute la population de quoi cultiver la terre et élever quelques animaux grâce à la construction de barrages et de réservoirs retenant les eaux. La saison des moissons avait déjà commencé depuis quelques mois et devait s’achever avec les crues du Tigre vers le mois de Siwän. Cinza admira quelques instants le travail des arboriculteurs jardiniers qui devaient replanter sur une partie des rives de nouveaux plants au milieu des palmeraies car celles ci devaient être remplacées tous les dix ans. Les principales cultures étaient l’orge et les palmeraies de dattiers. L’exploitation d’orge demandait de lourds besoins en irrigation, matériels et main d’œuvre au contraire des dattiers aux pieds desquelles on pouvait faire pousser d’autres plantes maraîchères. Le rendement était supérieur, c’est pourquoi la transformation des terres cultivées pour l’orge en palmeraies devenait de plus en plus fréquente parmi les propriétaires exploitants. Les travailleurs utilisaient un genre de faucilles en terre cuite ou en bois pour ramasser les épis de blé. Au bout de ces outils rudimentaires courbés se trouvaient des éclats de silex ou en métal. La fragilité de ces outils demandait souvent des réparations dans les ateliers.
On élevait aussi de nombreux moutons, utilisés comme nourriture de base, pour sa laine, puis pour son lait, mais aussi réquisitionnés pour les temples afin que les prêtres y pratiquent le culte. Ces derniers préconisaient l’engraissement des bêtes avant les sacrifices aux Dieux. La bête devait bien sûr servir à nourrir aussi les nombreux fonctionnaires religieux du temple. Le nombre de moutons était quand même limité car même si les assyriens pratiquaient la jachère, ils devaient effectuer un pacage lointain sur les terres de Haute Assyrie, sur les terres plus montagneuses et plus herbeuses. Les ateliers de laine se trouvaient à l’entrée de la ville de Ninive, au Nord afin de limités les transports de marchandises et donc les frais trop élevés malgré une forte proportion d’hommes aux conditions serviles.
Cinza arriva quelques heures plus tard dans la ville de Ninive, en observant toujours autour de soi. Il était très curieux et s’intéressait à tout ce qu’il l’entourait. Il s‘arrêtait quelque fois pour parler aux hommes et aux femmes qui se trouvaient sur son chemin afin de leur redonner un peu d’espoir. Il ne voulait jamais décevoir la personne avec qui il parlait. Cinza cherchait toujours la solution qui permettrait d’aider ces paysans si pauvres et si soumis. La pauvreté était un cercle dans lequel on pouvait difficilement en échapper. La pauvreté se transmettait de générations en générations. Si ces personnes avaient été instruites comme lui l’avait été, s’il savait compter, alors de nouvelles perspectives se seraient offertes à eux. Il pouvait être commerçant mais jamais il ne posséderait de terres propres à leur famille. Ce privilège était réservé aux notables et aux personnes proches du Roi. Cette maladie aussi se transmettait de générations en générations. Dans les villages de paysans, les seules écoles qui existaient étaient des écoles de guerriers. On leur apprenait à servir le Roi et à se battre, pour plus tard partir en campagnes militaires loin de leur famille. La plupart ne revenaient jamais. Cinza pensa que si ces fils de paysans pouvaient à leur tour apprendre dans des écoles de scribes, ils pourraient envisager une autre vie. Malheureusement, la demande de personnes cultivé et instruites dans les domaines comme l’astronomie ou la médecine était très faible. L’artisanat, l’agriculture et la guerre étaient les activités majoritaires des pauvres.
Cinza admirait les maisons, les jardins, les temples, les palais, les rues animées, la gaieté de certains et la tristesse des autres. Au coin d’une ruelle, Cinza fut attiré par les cris d’un enfant. Il s’approcha et interpella le gamin.
- Que se passe t’il ? demanda Cinza très curieux.
- C’est un miracle, un miracle ! répéta l’enfant.
L’enfant était âgé de huit ans environ et était habillé d’un long linge blanc ne laissant dépasser que les pieds et les mains et sur la tête un foulard noir. Cinza regarda l’enfant et lui confirma.
- C’est un air doux que nous offre la nature, tu as raison.
- Non, non, c’est un miracle !
- Que le fleuve coule à flots aussi bleues que le ciel, ça aussi, et qu’il nous apporte la vie, c’est un miracle, se réjouit Cinza.
- Il y a un homme qui vole !
- Quoi ? dit Cinza surpris en lâchant la bride de son dromadaire.
- Je l’ai vu, un homme qui volait, je l’ai vu dans le ciel, un monstre le tient dans sa bouche, un monstre de cèdre et de chiffons de laine aux couleurs de la terre et du soleil. Il faut que vous veniez voir ça ! s’exclama le gamin affolé et excité.
- Attends un peu, tu dois être bien fatigué mon enfant, le travail aux champs est bien hardi, mais la vision d’un homme qui vole doit sans doute être étrange, si toutefois tu as raison, je dois me préparer à cette vision.
Ils partirent à travers les ruelles pleines de monde, intrigués par le gamin mais qui avaient sûrement mieux à faire.
- C’est ici ! s’écria l’enfant.
Cinza regarda le ciel. Il vit un homme riant de toutes ses forces, et volant très haut, plus haut que tous les oiseaux du monde. C’était inimaginable. Son armature de cèdre étincelante au rayon du soleil le faisait voler sans fin à travers les nuages et au dessus des montagnes. L’homme s’écriait : « Je vole, je vole ! »
- Oui, oui ! lui répondit le gamin aussi joyeux que lui.
Le terrain vague sur lequel ils étaient, semblait inhabité. Cinza resta immobile quelques instants, il regarda autour de lui, il voyait sur sa droite en partie caché par des maisons, un chantier qu’il lui semblait être la construction de la muraille de la ville que les ouvriers finissaient d’achever sous la température ardente et les ordres strictes des chefs de chantier. L’homme volait plus haut que la muraille.
Il regarda la ville autour de lui, les maisons de deux étages faites de torchis d’argile et de paille, consolidés au sol par une chape de pierres blanches, encerclaient la vue de Cinza. L’homme volait plus haut que les maisons.
- Dis moi, demanda Cinza à l’enfant, quelqu’un d’autre a t’il vu cet homme voler ?
Le gamin lui répondit que non. Cinza fit signe à l’homme qui volait de descendre afin qu’ils puissent discuter. Le gamin essaya d’aider vainement l’homme qui réussit après quelques efforts physiques à manier son engin afin de se poser délicatement sur le sol. Cinza entendit alors le son que procurait le claquement du bois sur le papier, ainsi que le vent soufflant sur le papier qu’il n’avait pas entendu quand l’homme volait dans le vent. Son accoutrement le rendit ridicule aussitôt le pied posé au sol. De toute évidence, ce déguisement n’était pas adéquat à porter sur le sol. Cinza s’approcha de l’homme et lui demanda :
- Qu’as tu fais là mon ami ? »
- J’ai volait dans le ciel, lui répondit l’homme.
- Non, non, qu’as tu fais là ? insista Cinza.
- Je viens de vous le dire.
- Tu n’as rien dit du tout. Je ne puis penser que tu n’as que volé.
Cinza observa de près l’ossature de bois qui ressembler à s’y méprendre aux ailes d’un oiseaux.
- Te prends tu pour un oiseau ? rajouta Cinza.
- Le plus bel oiseau et le seul au monde, j’en suis l’inventeur, affirma l’homme tout heureux.
- Le seul au monde, personne d’autre n’est au courant.
- Non, je le jure, pas même ma femme qui aurait cru que le soleil m’avait tapé sur le crâne. Je me suis élancé tout à l’heure du toit de cette maison et le petit vent m’a tenu dans les airs.
Cinza fut pris d’un terrible désarroi. Il s’indigna à haute voix afin que les gens des maisons sortent pour entendre son mécontentement. Il accusa l’homme devant les habitants.
- Pourquoi m’accuses tu, mais qu’ai je fait ? se demanda l’homme.
- Mes amis, voici un homme qui a construit une machine, et qui nous demande à présent de lui dire ce qu’il a créé. Lui même ignore les choses que peut accomplir cette machine, il ne le sait pas. Je ne puis laisser ce spectacle se déroulait devant les yeux de ces enfants. Que les armes que nous créons sans raison ne servent pas forcément à nous donner du plaisir. Je ne puis laisser les Hommes construirent des machines sans âmes et qui peinent à nous dévoiler les idées néfastes qu’elles pourraient engendrer pour notre avenir. Nous ne savons rien de cette machine et elle devrait nous procurer du plaisir.
De plus en plus de personnes s’attroupèrent autour des deux hommes et du gamin qui regretta aussitôt d’avoir prévenu Cinza, pour lui gâcher ainsi son plaisir de voir un homme voler.
Cinza retourna à son dromadaire, tendit la main dans un de ses sacs et en sortit une boîte en ivoire, ornée de pierres brillantes. La boîte rectangulaire de couleur rubis, au reflet émeraude sur le coté s’ouvrait à l’aide d’un petite clé doré que saisit Cinza de sa poche. Il enfonça la clé dans la fente et la tourna. La boîte s’ouvrit et se mit en mouvement.
- Voici une boîte que j’ai inventé moi aussi ! affirma Cinza.
L’intérieur de la boîte contenait une reproduction miniature d’un jardin fleuri de petits arbres, de fleurs scintillantes aux couleurs resplendissantes, d’une petite fontaine mécanique en pierre lisse et soyeuse, qui faisait brillés les petites pierreries à l’intérieur de l’eau et d’oiseaux chantant la venue du printemps, et des hommes en papier courir sur un chemin. Tout ça dans un bruit féerique et majestueux.
- Vous ne trouvez pas ça beau, dit Cinza, si on me demande ce que j’ai créé, je vous réponds que j’ai créé la nature, les oiseaux qui chantent, l’eau qui coule, les hommes jouir de la verdure. Voilà ce que j’ai créé. Cela ressemble à ma ville natale Tyr, et quand je vois cette boîte, je rêve de mon pays, cela me donne de l’espoir. Je me sens mieux et je ne fais de mal à personne.
- Mais moi aussi, mon ami, là haut, j’ai vu de belles choses, les maisons minuscules, j’ai senti le vent me transpercer les joues de la liberté qu’il me procurait. Je volais par dessus les rivières, pour sentir la fraîcheur de cet air si pure. Mon cœur a battit si fort que j’ai cru ne jamais vouloir redescendre. J’ai vu quelque chose de beau, moi aussi, les collines au loin, les jardins endormis.
- C’est vrai, je me suis émerveillé à ta place. A quoi cela ressemble t’il vu de si haut ? Les maisons, les habitants comme des fourmis, les étangs et les villes lointaines, tu peux donc tout voir.
- Vous voyez bien que ce que j’ai inventé vous intrigue, alors ne m’accusez pas comme vous le faites !
- Il faut savoir détruire un peu de beauté parfois, dit Cinza plutôt déçu, si l’on veut garder le peu de beauté que nous avons déjà sur ces terres. Hélas, ce n’est pas toi et ta machine ne me font le plus peur, mais plutôt l’autre homme.
- Quel autre homme ? demanda l’homme.
- Tu n’y songes pas, l’homme qui te verra voler si haut et que son âme sera rempli de haine et de méchanceté. Alors quand cet homme s’emparera de ta machine, il n’y aura plus de beauté. Voilà ce qui me fait peur.
Les habitants qui encerclaient la discussion se regardèrent tous sans comprendre de quel homme il s’agissait.
- Mais pourquoi, pourquoi ? demanda l’homme qui volait.
Cinza regarda tous les hommes et toutes les femmes et leur dit :
- Qui sait si un jour, cet homme dans un objet comme le tien conçu de papier et de bois, ne viendra pas lancé d’énormes pierres sur vos maisons et vos enfants par dessus les murs de la ville, affirma Cinza en montrant la construction de la muraille.
Tout le monde resta immobile et personne ne prononça de mots.
- Il faut brûler la machine et livrer l’homme aux soldats, affirmèrent les villageois dans un élan de solidarité.
Quelques habitants se saisirent de l’homme et de sa machine et l’emporta derrière une maison.
Les autres qui étaient restés avec Cinza l’admira en lui posant des questions sur ses origines.
- Vous êtes bon ! lui dirent certains.
- Je ne sais point ce que ces hommes sont partis faire de cette machine et de l’homme qui volait, mais je me réjouis de penser ce que représente la vie d’un homme par rapport à des milliers d’autres. Je me console, affirma Cinza aux habitants.
Il regarda autour de lui, il contemplait à travers les maisons, il voyait les montagnes, les champs verdoyants, les rivières. Il montra à nouveau sa boîte aux villageois. La chaleur rassurante qu’apportait cette boîte le fit frissonner. Il se rappela une nouvelle fois quand il avait construit lui-même cette boîte chez le vieil homme charpentier, celui qui lui avait appris le travail du bois. Cette boîte lui apportait réconfort et espoir, et son message passa dans tous es esprits des hommes et des femmes qui l’entouraient et qui avaient compris ce qu’il s’était passé ce jour là.