Ceci est le récit d’un voyageur phénicien en Mésopotamie, région du Moyen-Orient situé dans l’actuel Irak, entre les fleuves sacrés que sont le Tigre et l’Euphrate. Les textes écrit en cunéiformes ont été retrouvés lors des fouilles archéologiques organisées en 1935 par la Deutsche Orient-Gesellschaft (DOG) dont le directeur des recherches était Rodolph Kaldimann, sur des tablettes d’argile prés de la grande bibliothèque de Ninive construite par Sargon II à la fin du VIIIéme siècle av. JC.
Chapitre 4
Cinza et Bethsean restèrent quelques heures à bavarder dans cette taverne. Bethsean était un personnage imposant tant par sa prestance que par son charisme. Il arborait fièrement une longue barbe noire qui tombait sur une sorte de toge en deux pièces de couleur bleu foncé. Ces sandalettes paraissait bien neuves et son turban sur la tête le faisait transpirer fortement sur la nuque et le front.
- Pourquoi étais-tu au Palais l’autre jour où tu m’as vu ? lui demanda Cinza.
- Et bien, c’est très simple, je cherchais des hommes de condition servile, lui répondit naturellement Bethsean.
Cinza se sentit légèrement concerné.
- Me prends-tu pour un des leurs ? Car je ne le suis point. Pourquoi y en aurait-il au Palais ?
- Une fois par mois, je viens voir les juges afin de leur débarrasser de quelques hommes de condition servile. Ces hommes travaillent bien sûr pour le Roi, mais sous ma direction dans d’autres provinces. Je l’ai envoie vers le Zagros pour extraire des minerais ou ailleurs, peu importe pourvu qu’ils servent le Roi…
- Tu voulais donc m’acheter ?
- Si tu avais été à vendre, bien sur. Tu as réussit à déjouer les juges pour leur accorder leur confiance, mais il faut te rassurer, car les accusations à tort sont légions par ici. Il ne suffit pas de posséder quelques sicles d’argent pour échapper au pire. Avant toi, a été jugé un homme accusé de lèse-majesté, lui répliqua Bethsean.
- Avait-il trahis le Roi pour se rendre ainsi coupable ? demanda Cinza
- Non point, celui ci issu de milieu très modeste avait nommé ses enfants par des noms ressemblants de très près à ceux des Rois légendaires qui régnaient jadis sur ce royaume. L’un se nommé Sin-ahhê-erîba, se rapportant à Sennachérib, le fils du Roi, et l’autre Assur-nahi-sîr-apli, référence à Assurnasirpal, notre Grand Roi qui a assurait la puissance de l’empire assyrien il y a des siècles comme en témoignent les bas reliefs dans certaines villes, répondit Bethsean.
- Et donc ? Quel est le rapport avec la lèse-majesté qui l’accusait ? demanda Cinza.
- Voyons, les noms royaux ne sont attribuables qu’aux personnes royales. Il en est ainsi. Ne devons-nous pas respecter leurs droits et leurs privilèges au même titre que leur diligence et leur maintien de la paix dans tout l’empire. Ils nous protégent, insista Bethsean.
- Il te protége toi car tu travailles pour eux, répliqua Cinza.
- Tu sais, ici, tout le monde travaille pour le Roi ou pour les Dieux comme tu préfères.
- Tu as l’air quand même bien concerné pour parler ainsi et les défendre comme tu le fais, coupa Cinza.
- Certes je suis plus concerné que les autres, tu as raison. Mais le Royaume est certainement plus sûre quand le Roi art en guerre, nous connaissons les menaces d’ennemis qu’ils existent mais nous ne savons pas forcément leurs tactiques et cela rend l’ennemi invisible au yeux de la population et des hauts dignitaires du pouvoir. Cette puissance, nous le devons à l’élargissement de notre Royaume par les armées, le peuple a moins peur, rajouta Bethsean.
La discussion devint vraiment intéressante pour Cinza, il apprit beaucoup à propos du fonctionnement du Royaume. Le peuple avait une certaine crainte, une peur immense sur leur avenir. Afin d’assurer la paix dans son Royaume, le Roi attaquait tous les peuples avoisinants afin de leur prendre leurs richesses et d’élargir son territoire. La discussion continua. Ils étaient installés sur une terrasse donnant sur la rue animée, sous quelques dattiers qui apportaient leurs fraîcheurs si rares sous ce soleil de plomb.
- Cette puissance a pourtant un coût, elle peut assurer les privilèges des hauts dignitaires grâce aux dons bien solennelle que les populations font aux Dieux qui leur apporte plénitude et prospérité, ils leurs apportent aussi les restrictions alimentaires alors que la plaine est la plus fertile du monde connu, afin de satisfaire quelques personnes au pouvoir et l’armée toujours plus grande. Mais les habitants doivent-elles subir ces dépenses grandioses afin de dominer d’autres peuples ? Le Roi ne protége personne, il protége ses frontières en les reculant le plus possible. Les problèmes avec la Babylonie du Sud en sont des exemples concrets. Le Roi ne peut s’entendre avec ce peuple sans y installer son propre Roi par la force, souvent son fils. Il maintient ainsi son commerce et sa richesse. Il nourrit le Roi fraîchement installé d’une armée puissante et d’armes redoutables pour mater les chaldéens et autres élamites. J’ai découvert de nombreux textes cunéiformes dans le bît redûti, splendide palais du Roi qui possédait une bibliothèque, contenant des centaines d’écrits décrivant les tensions entre tous ces peuples. Cette ville n’est pas du tout à l’abri d’attaques venant de Babylone ou de l’Elam. Ils ne se soumettront pas. Si l’empire assyrien est le plus puissant, pourquoi le Roi entretient-il cette colère des peuples soumis contre lui ? Sur mon chemin, j’ai vu de nombreuses révoltes dans toutes les villes conquises. J’ai frôlé la mort à plusieurs reprises. Le Roi a préféré détruire entièrement les villes pour éviter tous conflits dans le cœur des villes. Les états de siège répétés affaiblissent la population, qui se meurt de faim sans se soumettre. Si nous croyons si fortement en notre Roi, que nous lui faisons confiance, il représente la volonté des Dieux sur cette terre, ne doit-il pas nous guider vers un monde plus juste pour les pauvres, les riches, les peuples soumis. Les peuples se soumettraient plus facilement si leurs avenirs se présentaient sans commencer par la violence comme des actes aussi terribles que ceux perpétués par l’armée assyrienne. Mais ce commerce qui ne se fait que dans un sens entretient bien la colère et l’hostilité contre le Roi. Les gens comme toi, qui croient en leur protection divine que nous apporte le Roi, ne s’imaginent pas les douleurs que celui-ci fait subir à d’autres. Ces souffrances ne sont pas sous vos yeux, alors vous ne les voyez pas. Mais je comprends ceux qui se sentent impuissants, affirma Cinza.
- Veux-tu remettre en cause le principe de dévotion au Roi ? Tes mots annoncent la colère contre notre Roi, je ne puis rester avec toi plus longtemps, car je suis commerçant, j’ai besoin de mes caravanes ramenant les richesses vers notre peuple.
- Penses tu vraiment que tu crois au Roi plus que tu ne crois en ta richesse. Je comprends aisément qu’une personne comme toi, dans la position que tu as, que tu défendes généreusement le pouvoir du Roi, mais saches que le peuple assyrien ne voit pas forcément la situation du même œil. Un temple chez moi à Tyr possède une gravure écrite au dessus de la voûte de la porte d’entrée disant qu’il ne faut pas faire subir aux autres ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse.
- Mes caravanes me sont précieuses comme le respect du Roi est important, se défendit Bethsean modeste.
- Voilà un peuple qui ne connaît que la peur, le Roi affirme sa puissance grâce à ces richesses extérieurs en bâtissant des édifices toujours plus haut et plus magnifiques.»
- C’est bien de ça qu’il est question Cinza. Le Roi tient a rester éternelle en constituant sa légende de temples vénérables et vénérés. Lui seul nous guidera encore pendant des siècles grâce à ces édifices. Je profite du commerce, mais si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera. Devrais-je le regarder faire fortune à ma place si je peux y arriver moi-même ? lui lança Bethsean.
- Mais celui-ci aura t’il sa place ailleurs, et s’il ne peut pas acquérir la technique du commerce comme tu l’as apprise ou acquise, comment aura t’il la chance lui aussi de faire fortune ?
- Ne soit pas idiot, le soleil et les Dieux nous ont donné la nature et les richesses que la terre cache autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser, affirma Bethsean.
Bethsean expliqua à Cinza qu’il était un grand commerçant de Ninive, il menait de nombreuses caravanes à travers les plaines et les montagnes pour aller chercher les matériaux précieux qui faisait défaut sur les plaines fertiles du Tigre. Ces expéditions ne dépassaient certes pas l’Euphrate à l’Ouest, ni le Zagros à l’Est, mais Bethsean avait rarement vu les peuples opprimés, enfin d’après ces dires. Il n’avait donc pas visité les mêmes endroits que Cinza avait pu voir tout au long de son voyage. Toujours les mêmes scènes de haine, de violence et de désinvolture. Bethsean côtoyait plus volontiers les administrations locales soucieuses de lui indiquer les endroits où l’exploitation des minerais était la plus importante. Ce commerce lui rapportait énormément, mais il ne ramenait pas toujours que des matériaux. Il lui arrivait parfois de trouver dans de petits villages certaines herbes aux odeurs enivrantes et au pouvoir paraît-il médicinal.
Ainsi, il vendait à Ninive de nombreuses plantes qu’il montra fièrement à Cinza. Cinza sentit les diverses plantes, il n’en connaissait aucune.
- Mais dis-moi, à qui peux tu vendre de telles plantes et à quoi peuvent telles servir ? demanda Cinza d’un air dédaigneux. Bethsean se pencha vers lui et lui décrivit quelques effets de ces plantes.
- Quand tu as mal au visage, aux pieds, au dos, ces plantes que tu peux faire bouillir ou en les mâchant apporte sérénité et tranquillité. Ces plantes peuvent soit stimuler le courage, soit apaiser des douleurs.
- Pourquoi ces acheteurs de plantes ont-ils besoin de se stimuler, n’ont-ils pas le temps de vivre, quelles préoccupations les inquiètent-ils autant, perdraient ils la raison ? Dans tous les cas, toi même es-tu médecin pour préconiser à quelques personnes de tels pouvoirs qui à long terme doivent forcément avoir des effets néfastes sur le corps ? lui lança Cinza.
- Je ne le suis point, lui répondit sèchement Bethsean, à quoi bon être médecin pour constater ses effets. Tout est dans la façon de vendre, il faut leur faire croire un tas de boniments, parfois leur faire peur, ou encore en leur parlant le plus souvent et le plus longtemps. Cela est aussi simple, tu pourrais toi aussi commençait un commerce par ici, les affaires sont très nombreuses.
- Je suis moi-même fils de commerçant, mon père fait pousser sur quelques collines du bois de cèdre, les marchés en sont très demandeurs. Pour l’instant, je cherche différentes choses par ici. Le commerce ne sera pas forcément ma priorité. J’aime à me plaire en tant qu’observateur du monde. Mais ces plantes, où les as-tu trouvées ? lui demanda Cinza.
- Pour les plantes, le village où je me les suis procuré était habité par des gens qui en savouraient le nectar. Ces hommes principalement, étaient devenus dépendants, ils ne pouvaient plus sans passer. Certains hommes étaient devenus fous et se battaient lors de mauvaises récoltes.»
- Et ne trouves tu pas ça dangereux ?
- Pourquoi dangereux ? J’ai aussi vu les hommes devenir de fervents guerriers et de braves travailleurs mourir aux labeurs. Ces effets sont donc pour moi vérifiés. Pourquoi n’y aurait-ils que les apothicaires qui puissent vendre des plantes d’apothicaires ? Je suis commerçant, pas médecin.
La réponse de Bethsean était claire, il était commerçant, pas médecin.
- Je ne savais pas que les apothicaires vendaient par ici ces plantes. Combien peux tu vendre ceci ? lui demanda Cinza en lui montrant quelques tiges feuillues posées sur le comptoir.
- Ecoutes moi bien, le prix n’a pas d’importance, le tout est de savoir à qui le vendre, qui va vouloir ces plantes. Mais pour satisfaire ta curiosité, ces quelques branches peuvent valoir au moins un sicle d’argent pour les habitants fortunés de Dour-Sharroukên.
- Pourquoi les notables et la bourgeoisie de la ville auraient-ils besoin de ces plantes ? maintenait Cinza.
- Sans doute pour se soigner de tous leurs maux. Sans doute ne sont-ils pas heureux. Mais moi je ne les plains pas, ils ne travaillent pas pour la plupart, affirma Bethsean d’un ton énervé.
« Ne comprennent ils pas que le bonheur n’est qu’une quête illusoire. Il faut apprendre à accepter la vie telle qu’elle est. Pour ma part, je me sens vite lassé de voir cette agitation qu’ont les hommes se pressant à la recherche de ce bonheur. Ces plantes n’aggravent telles pas l’esprit de ces hommes et de ces femmes. Elles développent forcément une dépendance à devenir fou. »
- Je ne te comprends pas du tout, ces hommes ont besoin de se soigner. Il s’agit de médecine. Tant qu’ils croient que les soins leur apporteront l’immortalité, je me presserais toujours devant leur palais pour satisfaire leurs besoins, lui lança Bethsean agacé.
- Ils ne voient dans ces plantes qu’un soulagement à leurs souffrances et non une solution aux causes de ces souffrances. Ils n’attendent pas grand-chose de la vie à part le pouvoir, qu’ils ont déjà. La vie est courte et longue à la fois, insista Cinza.
Cinza regarda autour de lui et observa les hommes qu’ils y avaient dans la taverne. La plupart étaient des habitués. Leur entente cordiale faisait presque oublier leurs souffrances intérieures. Cinza oublia de penser quelques instants, puis revint attentif à Bethsean. Il lui arrivait souvent d’avoir des moments de réflexion totalement incontrôlés durant lesquelles il remettait en cause tout ce qu’on venait de lui dire. Cela lui permettait de se faire un avis sur tout ce qu’on lui disait.
Il saisit alors de son sac un petit pochon de tissu de soie. Il en sortit une fiole de liquide jaunâtre. Bethsean lui ordonna prestement de remettre cette fiole dans son pochon. Cinza fut surpris de son attitude et lui demanda des explications.
- Il ne faut pas que les garnisons assyriennes te voient avec cette potion. Cette potion s’appelle shirdana araméenne ? C’est ça ? Je pourrais te dénoncer, lui lança Bethsean.
- Mais enfin pourquoi ? Tu connais cette potion ? Elles ont les mêmes effets que tes plantes. Elles soignent le mal de dos, de pieds et de tête, elles sont très fréquentes par chez moi, rétorqua Cinza.
- Ces potions sont interdites depuis quelques années. Leur interdiction a été annoncée si violemment que les bas-reliefs du Temple d’Hasdrubal à Kalhu en porte les gravures historiques. Elles ont été interdites par le Roi, qui en avait constaté les effets sur ces propres troupes et revenant d’Aram, elles avaient étés interdites. Le Roi avait pillé et accusé des dizaines de personnes soupçonnées de posséder cette potion. Ou l’as-tu trouvé ? demanda Bethsean. Les menaces du pouvoir paraissait bien réelles.
- Je les ai acheté sur un marché de Damas à un pauvre paysan qui avait perdu femme et enfants et qui errait sans but. C’était la dernière chose qu’il possédait. Je n’en voulu pas au début pour ne pas le privé de ce qu’il pourrait en tirer mais ma sagesse m’incita à lui acheter à bon prix. Le vent a du emporté à tout jamais le pauvre homme depuis. Avec ce que je lui ai donné, il aura sûrement vécu un peu plus longtemps que s’il s’était nourri de cette potion qui est, et je le maintiens, bien similaire aux plantes que tu possèdes, lui affirma Cinza.
- Elles sont semblables pour toi, mais pas pour le Roi, contredit Bethsean.
- De ce fait, je ne peux ni consommer, ni vendre cette potion. A cause de cette maudite interdiction, je ne pourrai rien en tirer, répondit Cinza désabusé.
- Tu as raison, personne n’en voudra, elle est interdite, insista Bethsean.
- Cette potion est pourtant efficace sur le mal de tête. Je la vendrais plus tard, ailleurs ou elle ne sera pas interdite, affirma Cinza.
L’ambiance entre les deux hommes devenait tendue. Ils se regardèrent fixement quelques instants. Cinza ne voulait pas fléchir devant les arguments peu convainquant de son interlocuteur. Bethsean n’était qu’un de ceux qui profitait de ses avantages pour maintenir son commerce et son style de vie sans jamais remettre en cause les intérêts de chacun et la souffrance des autres. Les gens sont si différents se dit alors Cinza. Ils continuaient à discuter longtemps. Bethsean lui confirma la construction sur les bords du Tigre, d’un chantier immense de bateaux. Cinza paru un peu plus intéressé par ses dires. Il demanda à Bethsean s’il connaissait quelqu’un sur le chantier qui puisse le faire travailler, car il savait que l’on avait beaucoup plus de chance de trouver un travail si une personne que l’on connaît travaille déjà sur un chantier ou s’il connaît quelques hauts placés qui puissent lui proposer un poste de charpentier ou autre. Cinza se rappela de son enfance à Tyr. Son père qui avait une plantation de cèdres, vendait son bois à un constructeur d’objets d’art ou de meubles utiles et pratiques, destinés à des notables de la ville, car le bois de cèdres est un bois de qualité qui se paye cher. Le vieux qui s’occupait de cet atelier était un ami de son père, ainsi plus tard, quand il grandit, le vieil homme lui avait appris la technique de sculpter le bois et de fabriquer des meubles que Cinza allait parfois vendre sur les marchés de Tyr ou de Sidon, à quelques lieues. Il prenait ses ânes et allait à travers les collines rocailleuses. Certaines de ses collines formaient des chaînons rocheux qui se prolongeaient vers la mer en une série de promontoires qui encadraient de petites baies bien abritées ainsi que des ’îles. Le paysage sur la mer était magnifique. De cette hauteur, il voyait toute la ville de Tyr blottis et enfermés sur son rocher. Tyr était une ville construite sur un îlot rocheux distant de quelques lieues de la côte. Cette position dominante sur la mer avait fait de la ville, une cité florissante par le commerce maritime, mais aussi et surtout une bourgade imprenable par les ennemies. Tyr était un port ou de nombreuses marchandises et denrées circulaient, le commerce avait la puissance de ce peuple. La ville d’Uzzu en face de Tyr était aussi essentielle car elle fournissait l’eau aux habitants de Tyr, le transport se faisant par bateaux. Derrière Cinza se dressaient dans les plaines de nombreux champs cultivés comme des céréales, des figuiers, des oliviers et des palmiers sans oublier du cèdre. C’est ce dernier que vendait Cinza à Sidon. Il parcourait ainsi de longues distances. Grâce à ces courts voyages il avait pris goût à découvrir les terres qui entouraient le domaine de son père. Sur son chemin, il croisait de nombreuses personnes qui lui racontaient les événements passés et à venir.
Il comprit soudain que s’il n’y avait pas eu son père, il n’aurait certainement pas pu travailler avec le vieil homme et qu’ainsi de nombreux sujets du Roi ne pouvaient bénéficier de cette même faveur, tout simplement parce qu’il ne connaissait pas le bonnes personnes, en tout cas pas celles qui pourraient leur permettre de trouver facilement un travail. Cinza avait été éduqué comme cela, de nombreuses choses lui étaient acquises sans pour autant les mériter, la facilité pour laquelle il trouvait aisément un travail à Tyr, ne l’étonnait pas plus que ça. Maintenant qu’il se trouvait à Ninive, il devait trouver un travail par ses propres moyens, sans pouvoir avoir recourt à son père. Il se demanda si finalement, il était venu à Ninive pour ses raisons, pour pouvoir vivre libre. Mais comment pouvait-il vivre libre dans un monde aussi violent et vandale que le suggérait partout ce peuple dominant assyrien ? Les temples étaient recouverts de bas reliefs relatant des campagnes militaires sur tous les fronts. Il se demandait en fait comment il pouvait devenir libre et que signifiait réellement le mot libre ? N’y avait-il pas un sens caché à ce mot ? Le fait de travailler, de faire les corvées, de payer son tribut au Roi, le rendrait-il plus libre ? Il n’était pas homme de condition servile, ni prisonnier de personne, alors la liberté était un terme abstrait pour lui et reflétait le fait de ne pas être soumis ou oppressé. S’il fut soumis par quiconque, il comprendrait certainement mieux le fait de devenir libre. A présent, il était libre de sa vie, de ses choix qu’ils soient bons ou mauvais, de construire lui-même sa destinée dans la simplicité la plus précieuse. Il comprit que sa vie était et serait comme lui la déciderait. Il voyait enfin cette liberté.
Cinza se saisit de sa chope de sa boisson maltée au goût d’orge, s’essuya la bouche d’un geste vif et regarda Bethsean qui continuait à lui parler de ses conquêtes commerciales dans le Zagros.
- Alors dis moi, ce chantier, que fabrique t’il exactement ?
- Des bateaux, des navires de guerre, lui répondit Bethsean. Rassures toi, tu n’est pas le premier homme du pays levant qui vient par ici. Le chantier est une réserve d’hommes de Tyr, de Sidon ou de Byblos. Le Roi, après avoir conquis les régions avoisinantes de Samarie il y a des années, a fait déportés des milliers d’hommes comme toi pour construire les plus grands bateaux du monde. Les batailles contre la maudite Babylone se font par bateaux, de plus en plus souvent.
Bethsean connaissait une personne importante au gouvernement du Roi qui lui avait un jour décrit les messages des bas reliefs. Comme Bethsean voyageait beaucoup, il pourrait ainsi raconter ses histoires aux peuples étrangers. Il pouvait leur faire peur en narrant les conquêtes assyriennes.
- Ces hommes sont-ils soumis au Roi ?
- Une quantité énorme, oui ! Mais les chefs qui s’occupent du chantier ne le sont pas.
- Il n’y a donc aucun moyen pour que je puisse travailler sur ce chantier.
- Le Roi s’est servis du génie de ses hommes, de leur technique pour construire des bateaux puissants et conquérir plus facilement les terres de Babylone. Tu as toute ta place.
Cinza se demanda s’il pouvait refuser un travail comme celui-ci. Ses réserves de richesses venaient à lui manquer. Mais le fait de penser qu’il pourrait construire des machines de guerres redoutables, cela lui faisait quand même réfléchir sur l’attitude à prendre. Devait-il afin de survivre prendre la décision de construire ses maudits bateaux destinés à tuer le plus de personnes qui se trouvaient sur son passage, même s’ils étaient babyloniens et qu’il connaissait très peu ce peuple ? Babylone allait sûrement se venger un jour ou l’autre, et la vengeance était le fléau qu’il haïssait le plus, avec la jalousie. Il savait que les hommes se vengeaient facilement contre d’autres hommes de différentes cultures, qu’ils ne connaissaient même pas. La jalousie est le principal défaut des personnes qui veulent venger.
- Il existe d’autres chantiers dans les environs. Le Roi a ordonné la construction de plusieurs temples dont le sien, ici à Doûr-Sharrouken, lui proposa Bethsean.
Cinza se réjouit d’avoir rencontrer Bethsean, car celui-ci connaissait les activités de la ville et pouvait le conseiller.
Ils décidèrent de se quitter quelques instants après. Ils se promirent mutuellement de se retrouver un jour, dans une prochaine contrée lointaine comme toute celle que Cinza avait pu découvrir dans ce monde.